Diplômée de l’Université Paris 8, je suis née le 29/05/1982 à Aubervilliers.
Mon projet doctoral questionne le rapport au savoir des élèves du lycée professionnel mis à l’épreuve d’un territoire en marge dans un contexte postcolonial. Que signifie apprendre en Seine-Saint-Denis ? Que signifie apprendre à Saint-Denis, et plus particulièrement apprendre au lycée Suger ?
Je souhaite éprouver ma recherche au cœur de cet établissement scolaire qui se situe en périphérie de la ville de Saint-Denis, aux portes de la cité du Franc Moisin, aux portes de la cité des 4000 et à la croisée de chemins qui relient trois communes, Saint-Denis, Aubervilliers et la Courneuve. Ces trois communes emblématiques de la « ceinture rouge » portent l’héritage socioculturel des villes ouvrières frappées par les crises du logement, puis par le chômage. Le grand ensemble des Francs Moisin où j’ai grandi est construit au début des années 1970 à l’emplacement du plus grand bidonville de la région parisienne après celui de Nanterre. Encerclé par l’autoroute A1, le fort de l’Est, et le canal de Saint-Denis, ce lycée insulaire accueille environs 1 200 élèves.
Existe-t-il un rapport au savoir qui soit spécifique à ce territoire ? Comment l’observer ? Comment le décrire ? Comment le comprendre et le raconter ?
Ma recherche au lycée, ma recherche dans le lycée, ma recherche du lycée hors les murs…
Il s’agit de questionner leur expérience d’élève dans un territoire très localisé, la Seine-Saint-Denis, un espace qui se distingue par un environnement multiculturel dans lequel se posent des questions qui ouvrent aux études postcoloniales. C’est aussi une zone qui est marquée par un certain nombre de stigmates. Le premier est qu’il se situe dans l’académie de Créteil qui est considérée comme l’une des académies la plus en difficulté de France et qui accueille le plus de jeunes enseignants souvent les moins expérimentés. Le deuxième est que dans l’académie de Créteil le département de Seine-Saint-Denis est le plus jeune de France. Et enfin, dans ce département, il y a la ville de Saint-Denis qui compte, en nombre, le plus d’établissements scolaires relevant de la politique de la ville. L’ensemble des élèves du lycée Suger sont passés par des collèges classés en REP et REP+. Il s’agit d’enquêter sur ce que je considère comme un épicentre symbolique des difficultés sociales. C’est dans ce contexte que j’aimerais savoir comment se construisent les rapports de dominations scolaires à travers l’observation de leurs rapports aux langues, aux mots dans ce microcosme qu’est le lycée professionnel.
Pour le découvrir, il faut aussi le vivre et l’éprouver dans le cadre d’une recherche-action. C’est la raison pour laquelle je souhaite employer une approche d’observation expérientielle en m’appuyant sur les travaux de René Barbier puis de Jean-Louis Le Grand. Pour ce faire, je souhaite adopter une posture compréhensive et impliquée, comme le suggère René Barbier. Pour moi, il ne s’agit pas simplement d’observer, mais de co-construire l’analyse avec les élèves.
Professeure de Lettres-Histoire depuis plus de quinze ans, cela fait plusieurs années que je travaille étroitement avec l’Université Paris 8 dans le cadre des Cordées de la réussite. Ce partenariat entre le lycée et l’université vise à encourager les élèves du lycée professionnel à se sentir légitimes dans un parcours d’études supérieures qui est considéré comme inaccessible ou voué à l’échec. Comment cette recherche peut-elle créer des conditions pour que les études supérieures deviennent une orientation qui mène à la réussite ? Comment changer les mentalités, les peurs, et les plafonds de verre ? Comment faire bouger les lignes ?
Mes pratiques inspirées par Célestin Freinet, Paolo Freire ou Janusz Korkzac invitent les élèves à s’emparer du savoir par des activités émancipatrices. Ces activités qui mettent les élèves à l’ouvrage visent à les accompagner dans un apprentissage par l’expérience. Les élèves sont invités à jouer un rôle d’acteur central dans un espace qui se veut démocratique. Cette expérience du savoir se construit comme une expérience professionnelle dans laquelle ils apprennent en interaction et dans l’action. Il s’agit ici de développer des pratiques coopératives pour apprendre. En sortant de la classe les élèves vivent les expériences d’apprentissage pour que leurs appropriations des connaissances prennent du sens.
Pouvoir les accompagner dans un apprentissage par le faire et le vivre en osant le pas de côté (expliqué par Izabel Galvao) c’est pouvoir accéder à une posture réflexive et favoriser l’implication des élèves autour de projets communs et démocratiques. C’est la raison pour laquelle j’aimerais utiliser l’autobiographie langagière (AL) comme un vecteur de cette recherche. En effet, en explorant les récits personnels, l’AL met en lumière une narration qui peut valoriser le parcours des élèves mais aussi qui peut aider à mieux comprendre les enjeux liés à l’apprentissage de la langue et leur rapport aux savoir.
Les questions qui portent sur le rapport aux savoirs des élèves dont j’ai la responsabilité se sont toujours posées dans un contexte multiculturel et de tension sociale qui implique que l’enseignant adopte une posture altéritaire qui met en relief « leur répertoire pluriel » comme le souligne Céline Peigné dans « Autobiographie, Réflexivité et construction des savoirs en didactiques des langues ». Dans le cadre de l’EAFC (école académique de formation continue), je forme mes collègues aux pratiques de l’autobiographie langagière en classe.
Ma recherche-action vise à synchroniser le geste du chercheur avec celui de l’enseignant. Faire recherche en enseignant en écoutant les paroles des élèves et en faisant partager ce que je partage avec eux. Il s’agit aussi de croiser les regards des élèves avec le mien, d’une part, et d’éprouver avec eux l’expérience de l’école là où nous la vivons.
Cet engagement dans la recherche est motivé par la volonté de faire mieux connaître les élèves des lycées professionnels, à travers leurs portraits, leurs itinéraires et leurs métamorphoses.
Ce choix d’observation doit donner un rôle à part entière au journal du chercheur. Cette pratique d’écriture que j’emprunte à Pascal Nicolas-Le Strat est celle de l’écriture flux. C’est par le flux que me viennent les mots et qu’émerge ma réflexion. Ces mots en flux me permettent de lire mon réel et de me laisser porter par le mouvement d’une réalité complexe. Je vis un métier que je ne comprends pas et, pourtant, autour moi je n’entends que des affirmations qu’on m’impose. Il y a beaucoup de frénésie autour de ce métier, de livres, de discours, de méthodes miracles, du « clé en main » et de la culpabilisation des enseignants comme des élèves. Ce qui motive cette recherche c’est qu’elle invite à regarder du côté de l’invisible et parfois de l’incompréhensible.
Faire recherche en enseignant, c’est situer le professeur de lettres histoire géographie que je suis et que j’ai choisi d’être dans une posture de recherche-action.

